Abraham Mintchine

 

 

Pierrot, au chapeau ailé, présente, avec mélancolie; un, deux, trois coquillages roses sur la table de ses rêves.

 

La lumière de l' ange doré veille sur le berceau d'Irène.

 

Bonnet rose, chaise cannée et veste mordorée, les culottes sont courtes mais les chaussettes hautes: l' arlequin de chiffon s' étire entre les mains de l' enfant ravi.

 

 L'olivier et la vigne recueillent le sommeil de l'homme aux pieds nus.

 

Dix fleurs des champs bataillent dans le pichet brun.

 

La fillette princière présente son large chapeau rouge bordé de noir et son chien noir, aux yeux rouges.

 

Eve songe. Le rêve est biblique. Les anges accrochent leurs grandes ailes  d'oiseaux aux branches des arbres.

 

La femme est nue, l'homme dort, l'enfant dort, le Ciel veille.

 

Le regard du peintre et son geste, sont fluides, comme ses idées. Tout est en ordre. Un ordre qui n'a pas à être contesté, qui s'impose dans la limpidité des thèmes issus de la vie, la vraie, et de celle rêvée des anges. Il s'agit de vérités et de songes, de poésie et d'amour. Il s'agit de Mintchine.

 

Il était une fois Abraham, que toutes les religions considèrent, depuis toujours, comme le symbole de la foi pleine et entière. Et, bien des siècles plus tard, l'acte de naissance du peintre, établi à Kiev en 1898, porte la date du 4 avril et pour prénom, celui du premier prophète du peuple juif dont l'ange avait retenu le bras meurtrier... Le prénom est sublime, l'enfant le porte et l'homme s'en sert lorsqu' adulte, il appelle l'ange à apparaître dans ses compositions peintes.

 

A Kiev, Abraham Mintchine a 13 ans lorsqu'il débute dans une boutique d'orfèvrerie où ses parents le placent en apprentissage: l'or pénètre ses yeux. Non pas la valeur marchande de l'or, mais sa brillance, la chaude matière du métal pur, ses reflets, ses ombres, ses nuances mouvantes, contrastées, les étincelles et ses éclats, le blanc, le cuivré, l'or rose, l'or jaune... Et de là, pour toujours, le peintre conserve une propension à faire briller ce qu'il touche, à jouer avec la lumière, à la solliciter et à la louer lorsque le soleil la sublime. Ce sont les accents orangés et dorés qui scintillent sur une joue, un genou ou sur les corolles. C'est le rose des aubes et des crépuscules qui illumine les ciels des paysages de Provence et glisse sur  l'écharpe du vieil homme au verre, le bonnet de l'enfant au pantin, l'habit de Pierrot ou le coquillage. Mintchine se réfère aux tons des métaux de son adolescence lorsque sur sa palette, il invente les couleurs.

 

Le bijoutier lui fait donner des cours de peinture: cela s'imposait.

 

Plus tard, le jeune homme formé quitte sa Russie natale et s' envole pour Berlin où il dessine les costumes et imagine des scénographies pour le théâtre hébreu. Là, en 1925, il expose de grandes compositions cubistes. Un cubisme passager qu'il oubliera à Paris, l'universelle patrie des arts, qui le réclame comme la plupart de ses compatriotes avides de liberté et de reconnaissance. Il y rejoint le groupe de l'Expressionnisme avec lequel Berlin l'a familiarisé et les Fauves dont il apprécie la fougue, l'exubérance et l'hymne à la couleur .

 

En février 1926, il rejoint donc, à Montparnasse et dans ses environs, la communauté russe de l'Ecole de Paris sans autre bagage que son courage et son extrême envie de peindre. Une rage de peindre anime l'homme à la santé fragile. Adolescent, pendant les persécutions de Petlyura, il avait souffert de la faim et contracté la tuberculose: il en demeure affaibli et cardiaque. L'état de l'atelier qu'il occupe avec sa jeune femme Sonya n'a rien d'enviable pour améliorer l'ordinaire mais le contraste est grand avec la richesse colorée et plastique des toiles qui le jonchent. Le confort est dans la peinture.

 

Un enfant vient égayer l'atelier en 1928. C'est le bonheur que Mintchine protège et privilégie avant tout. Une intimité sacrée dont il peint le merveilleux, l'inattendu, le chaleureux, l' étrange et le quotidien. Des séries de vie simples dont il a une vision poétique. Des incidents quotidiens pris au moment où la poésie rejoint la réalité. Moments magiques devant lesquels il excelle et qu'apprécie le monde des amis qui l'entourent. Soutine, Krémègne, Kikoïne, Chagall, Larionov et Gontcharova, Chana Orloff, André Favory et bien d'autres reconnaissent en Mintchine l'un des grands de la peinture contemporaine. Les critiques le remarquent: Florent Fels, Jacques Guenne, Georges Charensol, Nino Frank, Waldemar George et Maximilien Gauthier suivent le travail de l'étrange grand garçon fin et lunaire, à la si touchante vision du monde. Tantôt séducteur et séduit, il devient grave ou mystique selon son désir de dire et de transmettre. Il est charmé par l' enfance et la femme. Le sommeil et le songe l'envoûtent. Héritier de la tradition hébraïque, il laisse s'échapper un ange d'un vase de fleurs puisque le ciel estle reflet du trône céleste. Son signe pictural atteint toujours une rare liberté. Le dessin s'installe sur la toile à la pointe d'un pinceau animé d'une folie créatrice où le rouge et le rose règnent en maître. Les verts et les ocres, en point d'orgue, leur répondent. Les bleus sont plus rares. Mintchine privilégie le feu et la terre. Le ciel et l'eau n'arrivent que plus tardivement en Provence.

 

"C'est un jeune homme plein de douceur et de malignité. Il parle avec une lenteur précautionneuse, en riant en dessous, les yeux mi-clos et la mine naïve" écrit Nino Frank. Plus tard, Jean Bouret souligne dans les Lettres Françaises que Florent Fels et Maximilien Gauthier avaient discerné en Mintchine l'un des meilleurs peintres des dernières années de l'après-guerre". Quant au peintre, lorsqu'on l'interroge sur son métier, il répond en s'excusant de n'être que peintre: ""Je peins sans arrêt, j'aime beaucoup mes couleurs, ma toile; vous comprenez, c'est ma vie. Les autres choses, les autres métiers, je ne les connais pas, je ne sais pas ce qu'il faut faire. Alors..."

 

Alors, en 1929, la galerie Alice Manteau (2, rue Jacques Callot à Paris) organise une première exposition personnelle de Mintchine ; il a 31 ans et goûte finalement les douceurs d'une reconnaissance publique. Conséquence majeure de cette exposition: René Gimpell achète de nombreuses toiles et réserve la plupart de sa production. Le fameux marchand, esthète et critique également, le protège, l'incite à travailler dans le midi de la France et devient son ami. Mintchine signe avec lui un contrat en 1930 avant de se rendre avec Sonia et Irène dans une villa de Sainte-Marguerite, quartier de La Garde, dans le Var, près de Toulon.

 

Le printemps couvre la nature de fleurs, l'enfant court dans la campagne, l' air de la mer enchante les esprits. La grande crise économique atteint les milieux de l'art parisien mais Mintchine, loin de là, s'en remet à Gimpel avec soulagement, et peint avec passion. "Une ardeur frénétique le poussait à faire trois séances de peinture par jour comme s'il pressentait la brièveté de son passage sur terre", écrivit l' ami André Favory avec lequel il peint pendant deux mois. Son autre complice est Othon Friesz, installé à Toulon. Leur complicité est grande, utile mais brève puisque le 25 avri11931, alors qu'il travaille à La Garde, debout devant son chevalet; Abraham Mintchine est terrassé par une crise cardiaque. Des pêcheurs le transportent inanimé dans un café où sa femme, qui l'y rejoint, ne peut que recueillir son dernier soupir. En ce même mois d'avril il n'avait eu que 33 ans.

 

"L'Archange est retourné dans ce ciel où, si souvent dans ses tableaux, il peignait ses semblables, les anges," s'exclame Favory .

 

Il n'aura peint que 5 ans en France. Sa carrière fut brève mais sa peinture inspirée demeure comme un cri sorti de l'âme, un cri déchirant à la fois slave, juif et éternel, une association active entre la poésie, la peinture et le rêve de Mintchine qui trouve aujourd'hui le juste écho au plus profond de nous- même .

 

 

Sylvie Buisson (catalogue de la retrospective  Mintchine, Musée du Montparnasse) - Juin 2000