Evoquer l'oeuvre d'Abraham Mintchine

 

 

Il est extrêmement difficile d'évoquer l'oeuvre d'Abraham Mintchine alors que nous sommes encore sous l'emprise du choc douloureux que nous cause sa mort si soudaine. Je dis " nous cause " et non " nous a causé", car je suis encore loin de pouvoir m'habituer à cette pensée et d'autant moins capable de regarder en arrière, et de juger objectivement toutes les réalisations de Mintchine. Car elles sont très nombreuses. Comme s'il avait pressenti le peu de temps qui lui était imparti, Mintchine a toujours énormément travaillé, et souvent, rentré chez lui, le soir, ayant déjà peint un ou deux paysages dans la journée, il se mettait à l'aquarelle jusqu'au matin, à la lumière électrique, pour, à nouveau, se lever extrêmement tôt et retourner peindre à l'extérieur. Et pourtant ses oeuvres ne portent pas la moindre trace de hâte ou d'ébauche, car, doué d'une grande sûreté naturelle, il avait une vitesse et une précision de dessin extraordinaires, et pouvait, en une minute, changer l'illumination et le sens général d'une grande toile. Cette grande facilité de travail, cependant, ne contaminait pas l'essence de sa peinture, car elle était constamment soutenue et nourrie par sa conception extraordinairement sérieuse, on pourrait dire vraiment tragique, de la vocation de l'art. Il est évident pour tous qu'avec Mintchine a disparu une grande source d'inspiration constante, d'ardeur et même de souffrance. Mintchine avait constamment l'impression qu'il était sur le point de révéler quelque chose et d'apprendre à voir au monde entier, de bouleverser quelque chose par le moyen de son émotion intense, le pathos inlassable de sa peinture.

"tout, chez lui, vit, bouge, respire, comme s'il libérait tous les esprits et tous les anges enfermés dans les objets"

 

Et, effectivement, c'est son propre univers qu'il a produit devant nos yeux, tout son Paris, qu'il a peint sur de nombreuses toiles. Un Paris dans lequel je vivrais beaucoup plus volontiers que dans celui d'Utrillo, conventionnel et répétitif, quoique d'une beauté plastique parfaitement, mécaniquement réussie. Par une union tout à fait inhabituelle du réalisme et du fantastique, Mintchine a réussi à peindre des couchers de soleil parisiens ou même d'irréelles lumières nocturnes tels que les anges qu'il aimait tant dessiner, ses démons, poupées, arlequins et clowns naissaient d'eux-mêmes du rayonnement et du mouvement de l'atmosphère de ses tableaux, avant tout; et surtout inhabituellement réalistes. Mintchine, qui avait tant étudié et réfléchi sur les maîtres anciens, tels Rembrandt, Le Greco et Claude Le Lorrain, ne craignait absolument pas ces lumières" difficiles " que les jeunes peintres mettent aujourd'hui tant d'assiduité à fuir. Un de ses thèmes préférés était le soir sur Paris, avec la difficulté extraordinaire de ses luminosités et des premières ombres des rues, ainsi que des intérieurs illuminés par des nuages scintillants et la lumière translucide d'une lampe de table. Tout est vivant dans ces intérieurs. Pour Mintchine, il n'y avait pas d'objets inanimés, chaises, lampes, poupées et bouquets - tout, chez lui, vit, bouge, respire, comme s'il libérait tous les esprits et tous les anges enfermés dans les objets.

 

 

Il est resté de Mintchine un vaste monde de couleurs, où l'on trouve non seulement un talent rare et supérieur, mais aussi une personnalité supérieure, qui a tant travaillé pour dévoiler quelque chose d'invisible à nos yeux morts. En révélant son monde, il s'est révélé lui-même, et il faudra encore beaucoup de temps pour comprendre combien de choses nous avons vues par ses yeux. Travaillant sans relâche, brûlant d'une flamme constante, et ayant réchauffé, en se consumant, le froid cynique et l'ennui barbare du Montparnasse" blasé " , il a vécu une vie exceptionnellement pure, il a compris exceptionnellement tôt, et dispensé, le meilleur, la plénitude de sa vision du monde, et nous a quittés, ayant tout de même eu le temps de dire, de déchirer la surdité et les ténèbres qui entourent toute âme ne sortant pas de l'ordinaire, grâce à sa souffrance sans fin, son travail sans relâche, son inspiration sans faiblesse.

 

Placé très jeune dans un atelier de gravure, il fut reçu grâce à Markach à l'académie de Kiev; les privations des années vingt compromirent gravement sa santé. Dès 1925, après un court arrêt à Berlin, il travailla à Paris où, très vite, à l'extrême pauvreté, à la peinture de foulards et d'assiettes, se substituèrent la célébrité, l'aisance et l'attention enthousiaste et sincère de  ses camarades et des collectionneurs. Pourtant, semble-t-il, rien, à part la possibilité de voyager, n'intéressait cette âme inspirée. Il est mort le 25 avril à Toulon, véritablement presque le pinceau à la main, ayant tout juste eu le temps de gagner le plus proche café - et reste, pour nous tous, l'exemple d'une vie élevée, pure et inspirée.

 

 

Boris  POPLAVSKI,  1931 (traduit du russe par Hélène Menegaldo)