Que celui qui aime la peinture

 

 

Que celui qui aime la peinture, qui l'aime encore vraiment, ne manque pas de visiter l'exposition d'Abraham Mintchine ( 1898-1931) que la "Compagnia del disegno" a organisé pour commémorer le cinquantenaire de sa mort. Là sur les murs de ces pièces qui ressemblent à celles d'une ancienne demeure, la peinture célèbre sa gloire et ses triomphes. Elle se fait parfois souffrante, parfois enjouée, mais toujours resplendissante. Elle s'exalte dans les rouges qui semblent être des rubis, du sang coagulé, des velours lacérés, des cerises piétinées ou bien des couchers de soleil; elle s'estompe en délicatesses et en transparences qui sont des épidermes humains, des ensembles de pétales, des souffles, des ailes de papillons, des voiles, elle se tend dans les longs cris de pics solaires ou dans les très intenses émeraudes; elle brunit dans les cieux de la nuit (et à ce moment, la broderie d'un rideau imite des miracles naturels que l'on croyait, pour la peinture, disparus à jamais) ; elle s'épaissit et parfume dans un bouquet de fleurs, elle tremble pendant qu'elle édifie, entre baisers et caresses, la splendeur d'un petit nu de jeune fille; elle construit l'opulence d'un nu de femme adulte; ou bien, comme dans un Matisse serré à la gorge par la mélancolie propre à chaque exilé, elle étend, la femme, comme si c'était une odalisque sans plus de royaume; elle poursuit avec des pièces, dissoutes l'une dans l'autre, la physionomie d'un homme, d'un enfant, d'un vieux buveur ( et les visages paraissent ceux d'une mosaïque byzantine sur laquelle plane l'aile la plus haute du postimpressionnisme) ; elle fixe et, à la fois rend mobile et turbulente, sous le rouge incroyable du chapeau, la jeune fille avec le chien, en arrivant là où Van Dongen est arrivé avec plus de force d'ironie, mais avec un tourment humain infiniment moindre. Elle étend enfin ( et c'est ce qu'on appelle le chef-d'oeuvre absolu, elle étend le jeune paysan sous le chêne, pendant qu' au-delà des cols le plein midi crépite de cigales et brûle pour céder le passage à la soirée la plus dorée.

 

Mintchine, est encore une découverte, dont le mérite revient, en première instance, à la culture critique italienne; une exposition lui fut organisée, en effet, par Lorenzelli dans sa Galerie de Bergame; c'était en 1969. Quant; à moi, je me souviens bien que, pendant mes premiers voyages parisiens, il m'arrivait de rencontrer par hasard un de ses tableaux ;  j'étais stupéfait par la beauté qui, lorsqu'elle se rencontre a de tels niveaux inattendus, nous procure toujours quelque chose comme une secousse ou un frisson; et ainsi je me demandais comment la France, la douce France (tellement il était encore licite de l'appeler ainsi) n'avait rien fait pour l'adopter, ce grand Maître méconnu, qui néanmoins abandonnant la Russie avait fait, comme beaucoup d'autres juifs, de la France sa vraie patrie. Mintchine fut de la bande des Soutine, des Kikoïne, des Krémègne ; et si certainement le génie désespéré de Soutine, désespéré et cloué aux lambeaux foetaux du sang, déflagra dans le ciel parisien comme un hurlement pour rejoindre des sommets que bien peu égalèrent, il conviendra bien d'écrire que, sur le versant d'un déchirement, pour ainsi dire (et qu'on nous pardonne la contradiction évidente ) serein, Mintchine sur plus d'une toile le dépassa. Certainement il ne resta jamais prisonnier de son rôle; ou du magma matériel assailli et au même temps enlacé, comme au contraire il arriva, et pas si rarement, à son bien plus célèbre compagnon. Si pour Soutine ce fut la douleur et, presque, l'appel au sacrifice qui lui ont arrêté si vite la vie, pour Mintchine ce fut la tension d'une lumière qui au-delà des ors anciens de sa patrie, en passant par les ors véritables que, dans sa jeunesse, toujours dans sa patrie, il lui arriva de manipuler, semblait battre derrière ses toiles, presque comme si c'était l'âme même de l'existence qui lui demandait d'être révélée. Il y avait, voilà, une fenêtre à ouvrir; et derrière, le soleil.

 

Que celui qui aime la peinture aille donc voir de quels miracles fut capable notre "errant" (j'ai plus d'une fois appelé de cette manière les exilés russes réfugiés à Paris). Une stupéfaction qui ne cessera jamais de croître et de s'élargir l'arrêtera devant ses toiles, grandes et petites, comme si finalement quelqu'un lui récapitulait en face la puissance miraculeuse d'une peinture qui ne demande rien à elle- même, si non de révéler sa propre entité; qui est précisément, ce battement, cet or, cette étendue inoubliable, cette lumière exaltante. C'est une leçon qui nous réjouit et en même temps nous brise; si nous tentons de la comparer aux pauvres dégradations auxquelles elle a été soumise de nos jours. Et maintenant, l'on en revient à parler de la peinture (et à la décrier) de différentes façons (pas toujours honnêtes ni sincères) alors que jusqu'il y a quelques mois (même pas quelques années) on essayait de lui donner des coups de pied. Il en est mieux ainsi. A condition qu'on ne tombe pas dans l'équivoque de ce qui est imposé et de ce qui est visiblement dilettante. Il existe, en effet, une bien autre apparence, celle, précisément de la beauté; et Mintchine est là avec ses tableaux, à nous en donner une preuve, et un chant inoubliable.

 

 

Giovanni Testori  (Corriere della sera)  - 12 avril 1981 (traduit de l'italien par )