25 avril 1931: Mintchine, ce génie est mort.

 

Je reçois, de sa femme, le télégramme suivant, daté de 16h 25 : "Mintchine mort subitement. Seule sans argent. Arrive tout de suite. Madame Mintchine."

Je suis anéanti. Il doit avoir trente ans. C'est épouvantable de savoir qu'un gé

"Il était de cette soie avec laquelle furent faits  Rubens, Fragonard,  Delacroix."

nie est mort dans la fleur de l'âge. Je pleure l'avenir. Je pleure surtout ces oeuvres qu'il n'a pas créées; l'inconnu évanoui. Je pleure ce que le monde va perdre. Je pleure cette joie qu'il allait répandre, cette joie qu'il enfantait dans la douleur. Durant son séjour de presque quatre mois dans le Midi, il rn' a écrit trois fois. Il a eu une ou deux rases prodigieuses, une surtout, sur la douleur. Puis il ne faut pas ublier que c'est un Russe; il parle très mal le français et l'écrivait déjà avec beauté. Il serait devenu un Renoir, peut-être eût-il été plus grand! Je le pleure. Il avait raconté aux Manteau, à Deydier , ses privations en Russie et même en France, et c'était, paraît-il, tragique de l'entendre. Il y a, je crois, deux ans, on lui avait enlevé un rein. Je vais voir la cousine de Deydier, car celui-ci est absent, et elle me raconte qu'il devait être tuberculeux. Où va-t-il dormir ? Peut-être à Toulon qu'il a tant aimé. Quelques années. de plus et l'humanité se serait agenouillée devant sa tombe; aujourd'hui c'est presque la fosse commune. Pauvre cadavre! Deydier, les Manteau et moi sommes les seuls dans le monde à pouvoir aujourd'hui comprendre le désastre. Tous trois lui avions donné espoir et confiance en son génie. Il avait la  fougue et il eût vite acquis le repos. Il était de cette soie avec laquelle furent faits  Rubens, Fragonard,  Delacroix.  C'est aussi dans la  fougue qu'il eût crée  ses  plus  belles oeuvres...

...Non pas "pauvre Mintchine", mais "pauvre monde" qui l'a perdu! Je suis le seul à savoir la nouvelle et à m'endormir dans ce noir, dans cet enfer. Qu'est-ce donc qu'annoter des faits quand des êtres comme Mintchine sont des faits en eux-mêmes, des faiseurs de faits. Il enviait à Soutine d'avoir été quinze ans de plus que lui en France. Paris, la France, c'était pour lui l'inspiration, la raison du talent, la source première. Il voulait se faire naturaliser; il ne se savait pas si malade !

 

Extrait du "Journal d'un collectionneur, marchand de tableau", René Gimpel - Calmann-Lévy, 1963